Je
suis en train de regarder le spectacle Delirious d'Eddie
Murphy, disponible sur Netflix. Je coupe au bout de 10 minutes parce
que c'est insoutenable d'homophobie. Mon meilleur pote me dit « c'est
les années 80 ».
Je
regarde un épisode de F.R.I.E.N.D.S, je vois les personnages
se moquer une énième fois de l'ancien poids de Monica. J'entends
les rires des spectateurs qui s'esclaffent sur chacune des blagues
transphobes de Chandler à propos de sa mère. Je ne peux pas
m'empêcher d'être mal à l'aise, mais je m'efforce de me rappeler
que cette série date de la fin des années 90.
Je
regarde TPMP, quand Cyril Hanouna humilie... Non. Non, je ne
regarde pas TPMP. Ça va pas bien vous.
Les
choses sont comme elles sont : nous avons fort heureusement
avancé en matière de bienveillance et d'acceptation des autres.
Évidemment tout n'est pas gagné, il y a encore malheureusement
beaucoup trop de choses graves qui se passent dans le monde pour
croire qu'on a toutes et tous fini par s'accepter, loin de là.
Toujours est-il qu'on commence pas mal à avoir évolué sur ces
questions là. À s'insurger quand un comportement s'avère purement
discriminatoire. Et ça fait du bien. Et il faut continuer dans cette
voie.
Quand
on fait un travail sur sa propre personne pour essayer d'être le
moins problématique possible, c'est-à-dire tenter de ne pas heurter
une minorité, une question qui se pose : quid
de la culture populaire qui nous a nourri jusque-là ?
Je
suis profondément partagée entre l'idée qu'il n'est pas tenable
d'avoir la même grille de lecture pour quelque chose qui a été
fait à une époque où on avait moins conscience de ces
comportements discriminatoires et la cohérence de ce que je regarde,
lis ou écoute avec mes principes d'aujourd'hui.
J'étais
fan de Scott Pilgrim, l'oeuvre de Brian O'Malley. Ce n'est que
plus tard que j'ai compris que c'était l'histoire d'un mec qui
devait vaincre tous les ex de la meuf qu'il voulait conquérir pour
pouvoir avoir son cœur. Meh. Comment j'ai pu rire de ça ?
Certes, c'était le synopsis pur de l'oeuvre. Mais je ne porte
simplement plus le même regard dessus désormais. Parce qu'entre
temps, ma curiosité militante est passée par là et qu'il y a des
choses que je ne peux plus laisser passer.
« Oui
mais aussi on peut plus rien dire ». Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas
être drôles sans faire de blagues discriminantes, racistes, validistes ou sexistes (parfois les trois en même temps,
bingo!). Si l'absence de discrimination est un frein à votre humour,
c'est peut-être qu'au fond vous n'êtes pas si drôle.
Il
y a aussi les contenus qui en voulant dénoncer quelque chose
finissent par heurter un autre combat pour cause de maladresse. Je
pense à la chanson Stupid Girls de P!nk sortie en 2005 qui
shame clairement les femmes qu'elle considère comme trop frivoles à
son goût. Je le reconnais et pourtant vous qui connaissez l'amour
que je porte à cette artiste, vous savez à quel point il m'est
douloureux de le reconnaître.
J'ignore
si c'est la bonne solution mais pour le moment j'essaye de faire le
tri entre ces objets culturels. Je tâche de me mettre à la place de
la personne qui a produit ce genre de contenu. Est-ce que sa
mentalité a changé depuis, est-ce qu'elle a conscience d'avoir fait
de la merde à l'époque, même si ladite époque n'était pas
propice à la bienveillance ? Si la réponse est oui, alors je
me dis que c'est bon. Parce qu'on a tous et toutes le droit de son
tromper et de faire du chemin dans sa tête.
Il
y a aussi la question de savoir si le contenu était déjà condamné
à l'époque. À vrai dire, cette solution me convient beaucoup moins
puisqu'elle pourrait être la justification de comportements qui sont
inadmissibles en tous temps mais qui pourraient être excusés parce
qu'acceptés dans la sphère publique. Ça ne marche pas pour moi.
Cette
façon de voir les choses ne tient pas dans l'hypothèse où la lutte
contre les discriminations passe par une libération de la parole qui
n'est pas toujours facile à atteindre. Soit parce qu'on n'ose pas en
parler, soit parce qu'on est obligé de se taire. Il était
impensable aujourd'hui pour McFly et Carlito de faire une parodie de
rappeurs noirs en faisant une blackface pour leur vidéo Kaarsfly& Boobalito alors que le Palmashow le faisait sans aucun complexe dans le clip Ça
m'vener. Pourtant, ce clip date de 2014. Seulement 5 ans. Et on
est beaucoup à en avoir ri. Trop, surtout.
Bien
sûr il y a les productions qui en font trop, celles qui me sont vraiment impossibles à regarder/lire/écouter. Comme le spectacle d'Eddie Murphy, parce qu'elles rentrent beaucoup
trop en conflit avec mes principes et que de toute évidence je sais
que je ne vais pas passer un bon moment. Mais j'ai en même temps
l'impression de faire de la hiérarchie des souffrances, ce qui n'est pas idéal.
Du
coup il est vrai que j'ai du mal à me positionner quand je vois
passer des articles ou de threads sur Twitter qui dénoncent telle ou
telle série, déterrée des années 2000 ou plus ancienne encore. Parce que notre
regard a effectivement pu évoluer. D'un autre côté, je me dis que
ce travail d'exhumation est essentiel pour comprendre à quel point
nous avons puis intérioriser des comportements discriminants sans
jamais se remettre en question.
Ce
qui me fait rire, c'est qu'avec tous ces changements de perception je
m'étais remise à voir Desperate Housewives, en me disant que
ça allait être la cata à cause des clichés qui allaient s'abattre sur la ménagère quadra
qui s'occupe de toute sa famille. Et j'ai été agréablement
surprise par cette redécouverte. Je ne dis pas que c'est parfait
mais pour une série qui semble foncer dans le mur, c'est assez
louable.
C'est
quoi vos solutions à vous, pour concilier la culture de votre
enfance avec vos principes d'aujourd'hui ?



